À la recherche des stratégies derrière la mémoire avec Prof. Lucie Attout
Lucie Attout a rejoint cette année la Faculté de Psychologie et Sciences de l’Education (FPSE) de l’Université de Genève, comme professeure assistante en psycholinguistique, et dans un même temps le PRN Evolving Language. “Depuis longtemps, je suis fascinée par la capacité d’apprentissage de l’être humain”, confie-t-elle. Sa recherche s’intéresse à l’importance des processus de mémoire à court et à long terme dans les apprentissages, et aux mécanismes sous-jacents.
Mémoire et stratégies
Bien que la mémoire à long terme et à court terme soient liées, les processus les sous-tendants ne sont pas les mêmes. La mémoire à court terme a des stratégies spécifiques qui permettent par exemple de retenir une série de choses. “D’un côté, on a des représentations phonologiques et sémantiques -langagières – que notre cerveau stocke déjà à long terme, qui nous aident à faire des liens entre ces choses, mais d’un autre côté, maintenir l’ordre de cette liste peut aussi nous aider à mieux la retenir”, explique Lucie Attout. “Cette capacité d’ordre sériel, à priori indépendante des représentations langagières, nous permet d’effectuer aussi des tâches de mathématiques ou de lecture où un maintien temporaire de l’ordre des informations (solutions intermédiaires ou suite de lettres) est essentiel.” Et chez des personnes présentant des troubles de l’apprentissage, on observe régulièrement des déficits dans le traitement de l’ordre.
Mais alors, quels sont les mécanismes derrière ? Actuellement, différents modèles sont avancés incluant un traitement de l’ordre de type temporel ou visuo-spatial. “Dans ma recherche, je tente de confronter ces deux théories, afin de déterminer l’origine des variations individuelles dans les capacités mnésiques”, explique la chercheuse. “Il se pourrait que le traitement visuo-spatial soit plus utilisé comme une stratégie, de façon contextuelle, alors que le traitement temporel serait plutôt automatique.”
La professeure Lucie Attout.
En continuant ses recherches en Suisse, Lucie Attout aura accès à un environnement stimulant, tant par les collaborations possibles que par l’environnement culturel varié, caractérisé par des participant-es présentant une grande mixité culturelle et langagière. “Il est intéressant de pouvoir étudier les stratégies de mémorisation de cette population caractérisée par des différences langagières et culturelles”, dit-elle.
Ontogénie du traitement de l’ordre
Pour étudier le traitement de l’ordre, Lucie Attout combine des méthodes comportementales et de neuroimagerie, avec des techniques comme l’IRM et l’eye-tracking, chez l’enfant et l’adulte. Elle mène aussi des études longitudinales. “On observe les participant-es dans le temps, car l’apprentissage n’est pas figé ; il se construit”, explique-t-elle.
Et quand exactement ce processus se construit, c’est une découverte qu’elle a fait de manière un peu fortuite. Alors qu’elle menait une étude sur le traitement cérébral de l’ordre s’appuyant sur de la neuroimagerie, elle a été confrontée à une difficulté. “Nous avions du mal à recruter notre population cible, des enfants de 7 à 8 ans pour l’étude en neuroimagerie”, se souvient-elle. “Nous avons alors décidé d’élargir nos critères pour inclure des enfants de 7 à 12 ans.” Ce qu’elle voit alors est surprenant : avec l’avancée en âge, le traitement de l’ordre sériel change. Bien qu’en terme de comportement, on ne remarque pas de différence flagrante, les données IRM montrent une différence claire. “Entre 8 et 12 ans, on voit qu’il y a une spécialisation des zones impliquées dans ce traitement et ce notamment au niveau pariétal du cerveau”, explique la chercheuse. “Avant, on observe des activations plus diffuses incluant des régions frontales, liées à des processus de contrôle.” Pourtant, ces mécanismes de traitement liés à l’ordre jouent un rôle crucial dans le développement très précoce des habiletés d’apprentissage du langage et des mathématiques, suscitant de nombreuses questions concernant l’ontogenèse et l’évolution de ce processus.
Aujourd’hui, au sein du PRN Evolving Language, Lucie Attout explorera les mécanismes qui sont derrière le traitement du langage écrit et mathématiques très tôt dans l’enfance. “D’après mes découvertes, il semble que le traitement de l’ordre sériel explicite n’est que peu spécifique avant 8 ans, alors que c’est un prédicteur dans l’apprentissage du langage chez des enfants bien plus jeunes. Alors d’où cette capacité peut-elle venir ?” se questionne Lucie. Certaines de ces pistes sont des mécanismes plus implicites comme l’apprentissage de régularité de séquences, ou bien des mécanismes plus explicites, comme l’utilisation d’un cadre ordinal plus général.
