Une voie à double sens : repenser la communication entre les humains et les canidés
Pendant des décennies, nous avons vu les chiens comme des experts en interprétation des signaux humains – des animaux que nous avons façonnés à travers une sélection artificielle pour qu’ils soient adaptés à notre mode de vie. Des découvertes récentes de chercheur-ses du PRN Evolving Language remettent en question ce modèle unilatéral et en proposent un autre, plus réciproque : la communication entre les humains et les canidés n’a pas évolué uniquement comme le résultat linéaire d’une sélection menée par l’Homme, mais s’est plutôt développée à travers un processus interactif d’influence mutuelle.
Par Célia Lazzarotto, Eloïse Déaux et Gwendolyn Wirobski.
De nombreux traits que nous considérons comme propres aux chiens pourraient plutôt provenir de leur ascendance commune avec les loups et auraient ensuite été affinés au fil des millénaires par la sélection opérée par les humains et par les différents environnements dans lesquels ils vivent. Cependant, penser que les chiens possèdent des traits uniques forgés par la domestication se repose sur la supposition implicite que l’histoire entre les chiens et les humains est un processus unidirectionnel dans lequel les humains seuls ont sélectionné les caractéristiques canines.
Deux études récentes menées par des collaboratrices du PRN se penchent sur cette question : Eloïse Déaux sur la perception de la parole chez les chiens (Déaux et al., 2024), et Gwendolyn Wirobski et Svenja Capitain sur les comportements de salutation chez les chiens et les loups (Capitain et al., 2025), qui nous invitent à repenser la domestication comme un dialogue permanent entre les espèces.
Un loup gris et un chien domestique. © Core Facility Wolf Science Center Austria, Rooobert Bayer
Identiques mais différents
Séparés il y a seulement 10 à 150000 ans d’un ancêtre commun, les loups et chiens actuels partagent beaucoup de similitudes (Bergström et al., 2020). Génétiquement, les séquences ADN des espèces sont presque identiques (Saetre et al., 2004). Les deux espèces peuvent aussi se reproduire entre elles, et produire une progéniture fertile, ce qui témoigne de leur proximité (Vilà and Wayne, 1999). Cependant, il y a un domaine dans lequel les chiens affichent des différences avec les loups : la communication avec les humains.
Par exemple, par rapport aux loups, les chiens remuent la queue beaucoup plus fréquemment et dès leur plus jeune âge, en particulier lors d’interactions avec des humains (Gácsi et al., 2005). Bien que la fonction précise de ce comportement reste incertaine, une hypothèse suggère que le mouvement rythmique de la queue plaisait aux humains et aurait été sélectionné au cours du processus de domestication. Si c’est le cas, alors comme le suggèrent Leonetti et al. (2024), le fait de remuer la queue pourrait être l’un des premiers exemples de comportement communicatif façonné par les préférences esthétiques ou affectives des humains.
Dans une recherche récente, Gwendolyn Wirobski et Svenja Capitain ont comparé comment des chiens et des loups socialisés par l’humain répondent à des humains connus pendant des courtes sessions de salutations. Bien que les chiens et les loups montraient des comportements très similaires, il y avait aussi des différences importantes. Notamment, les chiens passaient beaucoup plus de temps proches des humains que les loups, remuaient la queue, gémissaient davantage et, dans l’ensemble, montraient plus de signes de soumission et d’apaisement que leurs homologues. Ils utilisaient également l’expression « yeux de chiot », une expression faciale qui inciterait les humains à prendre soin d’eux.
Dans l’ensemble, il semble que les chiens soient plus doués que leurs proches cousins, les loups, pour communiquer avec les humains. En effet, il a été suggéré que les chiens sont plus aptes à suivre les signaux humains que les loups en raison des pressions sélectives exercées au cours du processus de domestication (Hare et al., 2010). Cependant, des études comparatives plus récentes ont montré que, lorsqu’ils bénéficient d’opportunités et d’expériences similaires aux chiens avec les humains dès leur plus jeune âge, les loups sont tout aussi capables de suivre les signaux humains, et de communiquer et coopérer avec nous avec succès (Range et al., 2022). Et si la différence venait de nous, les humains, et de comment nous interagissons avec les loups et les chiens ?
Le biais humain
Dans la recherche mentionnée précédemment (Capitain et al., 2025), les autrices se sont intéressées à un autre paramètre de l’expérience. « Nous avons découvert que les humains impliqués agissaient un peu différemment selon l’espèce avec laquelle ils interagissent », note Gwendolyn Wirobski. « Cela est arrivé bien que les humains aient l’habitude de travailler avec ces chiens et ces loups, et avait pour instruction de traiter les deux espèces de la même façon. » Plus spécifiquement, quand ils interagissaient avec des chiens, les participant-es humain-es montraient des expressions faciales plus fréquentes, plus intenses et plus positives qu’avec les loups.
Ces biais humains inconscients pourraient avoir amené ce processus interactif et toujours en cours de domestication, renforçant les caractéristiques que nous évaluons comme positif, comme être docile, et au final les sélectionnant.
L’expression « yeux de chiot » est un exemple frappant de ce renforcement. On a longtemps pensé que les chiens possédaient un muscle facial unique pour lever la partie interne de leur sourcil. Cela leur permet de faire l’expression caractéristique des « yeux de chiot », qui est absente chez les loups. Cette expression a été interprétée comme un signal évolutif visant à susciter un comportement de soins chez les humains, offrant ainsi un avantage sélectif (Waller et al., 2013). Cependant, des travaux récents réalisés par Cunningham et al. (2024) et Smith et al. (2024) ont trouvé ce muscle releveur de sourcil chez les coyotes et chez les lycaons, qui se sont séparés des loups et des chiens il y a plus de 2 millions d’années. Cela montre que les « yeux de chiot » ne sont après tout pas exclusifs aux chiens domestiqués. En effet, ce trait pourrait ne pas être une nouvelle adaptation à la domestication, mais plutôt une caractéristique ancestrale, qui permettait initialement la communication et la sociabilité intra-espèce, mais qui a été adaptée pour la communication inter-espèce chez les chiens.
« Les comportements qu’on dénomme souvent comme “domestiqués” et qu’on attribue aux chiens pourraient ne pas être de toutes nouvelles inventions mais des exaptions, c’est-à-dire des raffinements ou des amplifications de traits existants pour acquérir des fonctions pour lesquelles les chiens n’étaient pas adaptés ou sélectionnés à la base, via leurs interactions et relations avec les humains », explique Eloïse Déaux.
Et si les chiens ont évolué pour interpréter et répondre aux signaux humains, en interagissant avec nous, les humains ont également évolué pour interagir avec les chiens, comme le montre la chercheuse.
Les humains s’adaptent aux chiens
Dans son dernier article, Eloïse Déaux (Déaux et al., 2024) a examiné comment les chiens perçoivent la parole, et a trouvé que leur rythme vocal naturel est significativement plus lent que le rythme de parole humain. « Alors que les chiens produisent autour de deux vocalisations par seconde, la parole humaine est autour de quatre syllabes par seconde », explique la chercheuse. Des enregistrements de l’activité du cerveau des chiens montrent que ceux-ci sont plus performants pour suivre la parole dans la gamme de fréquences delta (1-3 Hz), qui correspond à leur propre production vocale. En revanche, le cerveau humain s’appuie sur les rythmes thêta (4-7 Hz), adaptés au flux naturel de la parole.
La communication entre les canidés et les humains requiert des adaptations de la part des deux espèces. © Adobe Stock.
« Mais quand les humains parlent aux chiens, ils ralentissent leur débit de parole, produisant un discours dirigé vers le chien (dog directed speech, DDS), qui tombe entre les deux rythmes », ajoute Eloïse Déaux. S’il s’agit d’un comportement acquis ou d’une adaptation évolutive reste à déterminer, mais cela souligne un point essentiel : les humains ajustent activement leur façon de parler pour être mieux compris par les chiens.
En prenant un nouvel angle, cette adaptation de l’humain au chien est aussi évidente dans la recherche de Gwendolyn Wirobski et Svenja Capitain (Capitain et al., 2025). « Les humains deviennent plus expressifs quand ils interagissent avec des chiens, même si c’est inconscient », dit Gwendolyn Wirobski. Selon la chercheuse, les humains pourraient avoir appris à exagérer leurs expressions faciales en présence de chiens, pour que les deux espèces puissent mieux communiquer ensemble. Mais on ne sait toujours pas qui influence qui en premier : est-ce que c’est la réaction initiale des chiens envers nous qui provoque cette expressivité accrue, ou est-ce qu’on interagit avec eux différemment qu’avec les loups dès le début ? Si c’est le cas, est-ce que c’est unique à notre communication avec les chiens, ou est-ce qu’on trouverait des résultats similaires avec d’autres espèces domestiquées ?
Les chiens ont commencé à aboyer et à remuer la queue plus… Mais nous avons également ralenti notre rythme de parole et exagéré nos expressions faciales… Cela montre comment le système actuel de communication entre les humains et les canidés est mieux pensé comme le résultat d’une relation co-évolutionnaire à deux sens. « Les recherches futures doivent aller au-delà de la comparaison binaire entre les chiens et les loups, en explorant plus en profondeur leurs comportements, et en incluant des populations canines de différents environnements », disent les deux chercheuses. « Et plus important, nous devons considérer les humains pas seulement comme des observateurs, mais comme des participants actifs dans ce système ». En effet, la communication ne réside pas dans une espèce ou dans l’autre, mais dans l’espace entre les deux.
Références
Bergström, A., Frantz, L., Schmidt, R., Ersmark, E., Lebrasseur, O., Girdland-Flink, L., … & Skoglund, P. (2020). Origins and genetic legacy of prehistoric dogs. Science, 370(6516), 557-564. https://doi.org/10.1126/science.aba9572
Cunningham, K. M., Curtis, L. C., Kaminski, J., & Waller, B. M. (2024). The inner eyebrow raiser is not unique to domestic dogs: New evidence from African wild dogs and coyotes. Royal Society Open Science, 11(7), 241046. https://doi.org/10.1098/rsos.241046
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Gácsi, M., Győri, B., Miklósi, Á., Virányi, Z., Kubinyi, E., Topál, J., & Csányi, V. (2005). Species‐specific differences and similarities in the behavior of hand‐raised dog and wolf pups in social situations with humans. Developmental Psychobiology: The Journal of the International Society for Developmental Psychobiology, 47(2), 111-122. https://doi.org/10.1002/dev.20082
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Leonetti S, Cimarelli G, Hersh T A. & Ravignani A. (2024). Why do dogs wag their tails? Biol. Lett. 2020230407 http://doi.org/10.1098/rsbl.2023.0407
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Wirobski, G., Capitain, S., Önsal, Ç., Pedretti, G., Bevilacqua, V., Marshall-Pescini, S., & Range, F. (2025). Differences in dogs’ and wolves’ human-directed greeting behaviour: Facial expressions, body language, and the problem of human biases. Animal Cognition, 28, Article 54. https://doi.org/10.1007/s10071-025-01978-7
